Tribulation d’une fatigue humaine

Tribulation d’une fatigue humaine.

À la mémoire de Jean Marcourel, poète-éditeur, mort, incinéré et jeté au vent.

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Loyaux les gens qui comprendront et joueront avec elle.

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“Elle commencera par les guerres. Les plus forts auront le dessous

et les plus faibles aussi.” Je croyais la guerre terminée.

Retour à Paris.

La Place Gambetta était inerte et ne marchait plus

sur le sentier de ses rues. Il a fallu que j’y retourne par curiosité.

L’aile gauche de l’hôpital Tenon avait reçu une bombe incendiaire.

Ce ne fut pas une erreur.

Trois mille victimes par jour…

Faire des prières devant un vieux moteur haché en miettes.

Il ne restera rien. Rasé à cent dix pour cent.

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Depuis, les rues avaient un goût de miel

mais l’image avait disparu de l’appareil.

Appuyer sans suite, le temps gommait ses révélations,

les vieilles photographies changeaient de costume.

Les cigarettes des derniers débits de boisson

avaient elles aussi un goût de miel.

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Les oiseaux étaient interdits à Paris,

ils avaient reçu leur convocation pour ailleurs.

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Jusqu’à nouvel ordre et jusqu’à plus soif je n’écrirai plus jamais.

Ceci était un mensonge.

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J’ai revu Jean trois ans plus tard. Il était rasé de frais et semblait assez content de lui, je veux dire de sa situation présente. Des habits un peu flottants autour de lui mais sans la moindre apparence de gêne de sa part. Il faut dire que depuis notre dernière entrevue, il avait sérieusement maigri.

Une chose me frappait pourtant : son regard.

Il semblait ne plus comprendre le sens exact des mots et ses yeux communiquaient très bien cet état de fait.

Pourquoi vous décrire quelqu’un que vous ne verrez jamais.

— Les oiseaux ont disparu, sais-tu, lui dis-je ?

— Oui, répondit-il un peu perplexe.

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J’avais pu contempler le matin même un vol bien serré d’hirondelles , mais ne voulus l’ennuyer avec mes histoires. Il aurait pu se fâcher, prendre cela très mal, et je le connaissais assez pour savoir qu’il fallait être prudent.

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— Les voitures aussi, continuais-je.

— Ah oui, répondit-il.

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Un pigeon venait de se poser sur l’aile avant gauche de mon automobile.

Depuis le début de notre conversation, j’avais laissé le moteur tourner, il n’avait donc vu ni l’oiseau ni mon automobile.

Je mis cela sur le compte de la fatigue et m’endormis quelques instants. Fatigué, très fatigué. Au réveil je le reconduisis chez lui

sans qu’il ne soupçonnât toujours rien.

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Le lendemain matin nous avions rendez-vous à la terrasse du café en face de chez moi à neuf heures trente. Il arriva à dix heures tremblant de peur ou d’autre chose. Il s’assit égaré mais heureux tout de même. Il commanda un verre d’eau. Des avions passèrent au-dessus de nos têtes. D’où nous étions, ils volaient suffisamment bas pour que nous puissions voir les bombes accrochées sous leurs ailes.

Je compris soudain sa peur.

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La ville avait quitté ses quais, ses quartiers, ses raisons.

Elle semblait animée de lieux nouveaux, de gens nouveaux, de regards nouveaux. Il s’était assis, égaré, mais heureux tout de même.

La ville avait quitté ses ressorts, elle surgissait, mais ne savait plus pour qui. Elle surgissait effarée, inquiète. Elle attendait un…

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Nous discutâmes ainsi plus de deux heures.

Depuis le début de notre entrevue, un élément de la rue me semblait avoir changé. Je ne savais quoi, et cherchais, cherchais. Il n’y avait plus aucune voiture, mais moi je m’y étais déjà peut-être habitué.

Tout à coup je compris ; les bouches d’égout avaient elles aussi disparu.

Pourquoi, comment, je n’aurais su le dire.

Mais les caniveaux étaient devenus sans espoir.

Je mis cela sur le compte de la fatigue et m’endormis quelques instants.

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Il serpentait sur un vélo mobile, un vélo avec cadre et fleurs peintes

par-dessus. Un beau vélo de sergent de ville.

Plus de voiture, enfin la paix et le plaisir.

Pouvoir sortir et rire seul dans la rue pavée d’herbe,

de colchiques mauves, une rue avec des côtés en fer blanc.

Il resta seul et regarda les arbres grandir et s’aimer.

Enfin seul, le monde était désert. Des abeilles volaient autour de lui, des abeilles peintes de toutes les couleurs.

Des abeilles habillées de rouge, pourpre et autre vert pré.

Il sombra dans le silence et disparut. Je ne le revis jamais.

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J’appris sa mort quelques années plus tard.

Disparition mi-tragique, mi-banale : écrasé sous un avion de chasse en feu.

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Fin de la “Tribulation d’une fatigue humaine”, à la mémoire

de Jean Marcourel, poète-éditeur, mort, incinéré et jeté au vent.

 

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